22.12.2008

Un conte...

La musique qui venait de la maison

Comme toujours la veille de Noël, le roi convia le Premier ministre à une promenade. Il lui plaisait de voir comment on décorait les rues. Mais pour éviter que les sujets ne fassent des dépenses exagérées pour lui être agréables, ils se déguisaient toujours en commerçants venus de lointains pays.
Ils marchèrent dans le centre, admirant les guirlandes lumineuses, les sapins, les bougies allumées sur les marches des maisons, les baraques où l’on vendait des cadeaux, les hommes, les femmes et les enfants qui se pressaient d’aller rejoindre leurs parents pour fêter cette nuit autour d’une table bien garnie.
Sur le chemin du retour, ils traversèrent le quartier le plus pauvre ; l’ambiance y était tout à fait différente. Pas question de lumières, de bougies, ni de l’odeur délicieuse de la nourriture bientôt servie. On ne voyait personne ou presque dans la rue, et comme il le faisait tous les ans, le roi fit observer au Premier ministre qu’il devrait être plus attentif aux pauvres de son royaume. Le ministre acquiesça de la tête, sachant que sous peu le sujet serait de nouveau oublié, enterré sous la bureaucratie quotidienne, l’approbation des budgets, les discussions avec des dignitaires étrangers.
Soudain, ils remarquèrent que d’une des maisons les plus pauvres venait le son d’une musique. L’habitation, de construction sommaire, avait plusieurs fentes entre ses planches pourries, leur permettant de voir ce qui se passait à l’intérieur. C’était une scène totalement absurde : un vieux dans une chaise roulante qui paraissait pleurer, une jeune fille complètement chauve qui dansait, et un garçon au regard triste qui tapait sur un tambourin et chantait une chanson du folklore populaire.
« Je vais voir ce qui se passe », dit le roi.
Il frappa à la porte. Le jeune garçon interrompit sa musique et vint répondre.
« Nous sommes des marchands et nous cherchons un endroit pour dormir. Nous avons entendu la musique, nous avons vu que vous n’étiez pas couchés et nous aimerions savoir si nous pouvons passer la nuit ici.
— Vous trouverez abri dans un hôtel de la ville, Messieurs. Malheureusement nous ne pouvons pas vous aider ; malgré la musique, cette maison est pleine de souffrance et de tristesse.
— Et pouvons-nous savoir pourquoi ?
— C’est ma faute – c’était le vieux dans la chaise roulante qui parlait. Toute ma vie, j’ai voulu éduquer mon fils pour qu’il apprenne la calligraphie et devienne un des scribes du palais. Mais les années passaient et les nouvelles inscriptions pour cette charge n’étaient jamais ouvertes. Et puis cette nuit, j’ai fait un rêve stupide : un ange apparaissait et il me demandait d’acheter une coupe en argent, parce que le roi allait me rendre visite, boire un peu dans cette coupe, et trouver un emploi pour mon fils.
« La présence de l’ange était si convaincante que j’ai décidé de faire ce qu’il avait dit. Comme nous n’avons pas d’argent, ma belle-fille est allée ce matin au marché, elle a vendu ses cheveux, et nous avons acheté la coupe qui est là devant vous. Maintenant ils essaient de me faire plaisir, ils chantent et ils dansent parce que c’est Noël, mais c’est inutile. »
Le roi vit la coupe en argent, se fit servir un peu d’eau parce qu’il avait soif et, avant de partir, déclara à la famille :
« Quelle coïncidence ! Nous étions aujourd’hui avec le Premier ministre et il nous a dit que les inscriptions pour un nouveau poste seraient ouvertes la semaine prochaine. »
Le vieux hocha la tête, ne croyant pas vraiment ce qu’il entendait, et prit congé des étrangers. Mais le lendemain, une proclamation royale fut lue dans toutes les rues de la ville : on cherchait un nouveau scribe pour la cour. Le jour fixé, la salle des audiences était pleine de gens désireux de concourir pour le poste tant convoité. Le Premier ministre entra, demanda à tous de préparer leurs blocs et leurs porte-plume :
« Voici le sujet de dissertation : pourquoi un vieil homme pleure-t-il près d’une femme chauve qui danse et d’un garçon triste qui chante ? »
Un murmure d’étonnement parcourut la salle : personne ne savait raconter une histoire comme celle-là ! Excepté un jeune garçon vêtu humblement, dans un coin de la salle, qui fit un large sourire et commença à écrire.


Paulo Coelho
(basé sur un conte indien)

26.10.2007

TOUT BOUGE...

76f175919b70f3501b961b99a490ab8d.jpg


Le sermon d’un prêtre péruvien
Tout bouge. Et tout bouge en rythme. Et tout ce qui bouge en rythme provoque un son ; cela se passe ici et partout dans le monde en ce moment. Nos ancêtres avaient remarqué la même chose, quand ils allaient se mettre à l’abri du froid dans leurs cavernes : les choses bougeaient et faisaient du bruit.

Les premiers êtres humains ont peut-être fait ce constat avec étonnement, et aussitôt après avec dévotion : ils avaient compris que c’était le moyen pour une Entité Supérieure de communiquer avec eux. Ils se sont mis à imiter les bruits et les mouvements qui les entouraient, espérant communiquer à leur tour avec cette Entité : la danse et la musique venaient de naître.

Quand nous dansons, nous sommes libres./p>
Plus exactement, notre esprit peut voyager dans l’univers, tandis que le corps suit un rythme qui ne fait pas partie de la routine. Ainsi, nous pouvons rire de nos grandes et petites souffrances et nous livrer sans crainte à une expérience nouvelle. Tandis que la prière et la méditation nous mènent au sacré par le silence et la plongée en nous-même, dans la danse nous célébrons avec les autres une espèce de transe collective

On peut écrire ce que l’on veut sur la danse, mais cela n’a aucune valeur : il faut danser pour savoir ce dont on parle. Danser jusqu’à l’épuisement, comme si nous étions des alpinistes gravissant une montagne sacrée. Danser jusqu’à ce que, la respiration devenant difficile, notre organisme puisse recevoir l’oxygène d’une manière inhabituelle, et que cela finisse par nous faire perdre notre identité, notre relation à l’espace et au temps.

Bien sûr, nous pouvons danser seuls, si cela nous aide à vaincre notre timidité. Mais chaque fois que c’est possible, il vaut mieux danser en groupe, parce que l’on se stimule mutuellement, et il finit par se créer un espace magique, tous connectés à la même énergie.

Pour danser, il n’est pas nécessaire d’apprendre dans des cours ; il suffit de laisser notre corps nous enseigner – car nous dansons depuis la nuit des temps, et nous ne l’avons pas oublié. Quand j’étais adolescent, j’enviais les grands « danseurs » de ma bande du coin de la rue, et je faisais semblant d’avoir autre chose à faire pendant les fêtes – discuter, par exemple.

Mais en réalité j’avais peur du ridicule. Jusqu’au jour où une fille, du nom de Márcia, m’a dit devant tout le monde :
« Viens. »
J’ai dit que je n’aimais pas ça ; elle a insisté. Toute la bande regardait, et parce que j’étais amoureux (l’amour peut faire tellement de choses !) je n’ai pas pu refuser davantage. J’ai fait une prestation ridicule, je ne savais pas suivre les pas, mais Márcia ne s’est pas arrêtée ; elle a continué à danser, comme si j’étais un Rudolf Noureïev.
« Oublie les autres et fais attention à tes pieds, a-t-elle murmuré à mon oreille. Essaie de suivre ton rythme. »
À ce moment-là, j’ai compris qu’il n’était pas toujours nécessaire d’apprendre les choses les plus importantes ; elles font déjà partie de notre nature. Dans la jeunesse, la danse est un rite de passage fondamental : nous éprouvons pour la première fois un état de grâce, une extase profonde, même si pour les moins avisés tout cela n’est rien d’autre qu’un groupe de garçons et de filles qui se divertissent dans une fête.

Quand nous sommes adultes, et quand nous vieillissons, nous avons besoin de continuer à danser. Le rythme change, mais la musique fait partie de la vie, et la danse est la conséquence de la permission que nous donnons à ce rythme de pénétrer en nous.

Je continue à danser chaque fois que je le peux. Avec la danse, le monde spirituel et le monde réel peuvent cohabiter sans conflits. Comme le dit je ne sais plus qui, les danseurs classiques restent sur la pointe des pieds parce qu’en même temps ils touchent la terre et atteignent les cieux.